Authors
Victor Petit, Bertrand Guillaume,
Title
Que reste-t-il à faire ? Anthropocène : déchets ouverts et déchets fermés
In
Workshop international de Techniques&Culture, "Réparer le monde. Excès, Reste et innovation", Marseille, 20-21 nov
Year
2014
Indexed by
Abstract
Notre propos s’inscrit dans une tradition qui ne sépare pas la philosophie des techniques de la philosophie de l’écologie. Dans un premier temps, nous proposerons un bref panorama de la philosophie française du reste, et nous le réévaluerons au regard de la philosophie technique de l’obsolescence et de la crise écologique nommée anthropocène (qui est bien une crise des déchets). Dans un second temps, nous proposerons un aperçu, à la fois enthousiaste et critique, des différents types de solutions proposées par l’écologie industrielle et l’éco-design numérique. Ce papier s’articule sur une opposition, difficilement réductible, entre deux conceptions du reste, l’une permettant la reprise, l’autre l’interdisant, parfois définitivement. 1) Il semblerait que le déchet ait attendu le XXe siècle pour devenir un objet à la fois philosophique, artistique et scientifique. La philosophie française du déchet est polysémique, et nous devrons limiter le vocable de déchet aux machines. Tout comme il existe des techniques ouvertes et des techniques closes (Simondon, Illich, Gorz), il existe des restes ouverts et des restes fermés. Ce pourquoi l’«hétérologie» et la «dépense improductive» (Bataille) ou «l’éloge du déchet» (Dagognet) trouvent leur limites. Si le déchet est bien le «mal propre» (Serres), alors comment éviter une posture tragique ? Contrairement à ce que veut nous faire croire l’interprétation néo-malthusienne de l’anthropocène, le problème écologique n’est pas un problème de manque (de ressources) mais un problème d’excès (de ressources et de déchets) ; l’excès étant à la fois l’excédent et l’excessif. Il semblerait que la courbe de la croissance et celle de nos déchets se confondent, et que la durée de vie de nos déchets tendent à devenir inversement proportionnelle à celle de nos objets. Les optimistes pensent que pour lutter contre l’obsolescence de l’homme (Anders, 1956), on doit lutter contre l’obsolescence des techniques (Simondon, 1958), et qu’on peut faire appel à la «dialectique de la récupération» (Simondon, 2014) et ce qui la distingue du recyclage. Les pessimistes pensent que la décroissance est impossible, et la saturation inévitable. Comme les optimistes nous pensons que le principal problème des déchets résulte du fait que les objets naissent morts, mais comme les pessimistes nous pensons aussi que les solutions actuellement proposées masquent la gravité du problème écologique. 2) Face aux déchets, deux solutions semblent s’opposer : l’une est celle de l’écologie industrielle et territoriale, l’autre est celle de la décroissance ou de la réduction drastique des déchets. La première seule est insuffisante. Traiter les déchets engendre d’autres déchets (résidus et cumuls) et le traitement en aval ne résoudra pas le problème en amont (le consumérisme). Si la perspective du Craddle to Craddle est intéressante, c’est en ce sens qu’elle modifie le rapport propriétaire que nous avons à nos objets et le rapport non-propriétaire que nous avons à nos déchets. Il nous faudra rendre compte de cette nouvelle écologie des techniques qui repose essentiellement sur la non-séparation de la production et de la consommation. Ceci engage aussi bien l'économie de la fonctionnalité que l'éco-design numérique. Avec la circulation des data, beaucoup rêvent aujourd’hui d’un méta-design où l’objet dépasse la clôture de sa conception, puisqu'il est toujours à refaire et à reprendre. Beaucoup dessinent un nouveau rapport au bien industriel-commun, tel ces projets d’Open Source Ecology. Cependant, nous questionnerons la pertinence écologique de cette culture technologique faite d’«artisanat numérique», de Makers, de Labs, de DIY, de Share. Nous tenterons de faire le tri entre les vraies et les fausses promesses, y compris celle qui consiste à passer des makers aux fixers (Clive Thompson). La bonne nouvelle est que la plupart des déchets fermés ne le sont pas par nature, mais relativement au système socio-technique qui les provoque. Il est donc possible de transformer une bonne partie de nos déchets fermés en déchets ouverts. La mauvaise nouvelle est que cette transformation, qui engage aujourd’hui l’écologie sociale des pays développés, n’a aucun effet notable sur la « santé » planétaire. Nous conclurons ainsi sur la dimension tragique du «déchet ex machina». On ne peut pas réparer le monde, car la source du problème écologique réside précisément dans l’idée que le monde et la vie sont réparables, comme l’est une machine. Ce qu’il reste à faire n’engage donc pas le réparable.
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